Téléchargement Accordez-moi cette dernière cigarette
J’entends des bruits de pas rapides derrière moi. Un homme est pressé. Il double tout le monde sur la gauche. Je ne me retourne pas. Il me bouscule. Il ne s’excuse même pas. Je ne le vois déjà plus. Je redresse le côté gauche du col de mon manteau avec ma main droite. Quand elle repasse sur ma poitrine, j’hésite à la glisser dans une poche pour saisir mon paquet de cigarettes. L’escalator avance. Je suis presque à la sortie du métro. Le vent arrive jusqu’à moi. J’en plisse les yeux. Il est si froid. Le ciel apparaît. Il est gris. Des petites gouttes de pluie tombent sur mon front. Je l’essuie avec les doigts de ma main droite. Puis avec mon poignet gauche en prenant le soin de ne pas me prendre ma serviette sur le nez. Je pense à la dernière cigarette que j’ai l’habitude de griller avant la pause que je m’accorde à dix heures. Je regarde à droite. La Grande Arche de la Fraternité - l’Arche comme on l’appelle familièrement- est toujours aussi belle. Qu’il pleuve ou que le soleil l’assomme. Comme chaque jour, je l’admire. Mais cette fois, un court instant. Je me presse d’en finir avec les escaliers. Un peu essoufflé -sûrement aussi à cause du froid-, je marche d’un pas pressé sur le parvis de la Défense. J’aimerais courir, mais je n’ose pas. Tous ces travailleurs du matin qui passent me prendraient pour un fou. Je n’aime pas être mouillé. Si les autres sont comme moi, ils ne le montrent pas. Je traverse vite la rue Carpeaux pour arriver à l’avenue Perronet S. C’est légèrement à gauche. J’y suis. La météo est si mauvaise que je ne distingue même pas l’Arc de Triomphe au loin. Je me retourne un peu. Je n’ai même pas pensé à regarder du coin de l’œil l’hôtel Hilton. C’est pourtant là que je suis descendu quand je suis arrivé à Paris. C’était pratique. J’habitais devant mon bureau. C’est un bel hôtel. Construit sur le terrain en triangle des anciennes usines Zodiac. Depuis que je l’ai quitté, je prends le temps de le regarder chaque matin et je mesure le chemin parcouru. Comme c’est étrange! Ce matin que j’aurais dû le regarder mieux que d’habitude, le temps a eu raison de ce geste machinal. Sur ma droite, devant la porte d’entrée du siège de ma société, j’aperçois un homme qui profite comme il le peut de sa dernière cigarette avant d’entrer dans le bâtiment. Il crache une dernière fumée et jette sèchement le mégot au sol qu’il écrase avec ses pieds. J’arrive à sa hauteur. Je pose ma main droite sur son épaule et la descends à la hauteur de la sienne qu’il écarte en même temps que moi. L’empoigne est franche. Il me sourit avec plaisir. Comme je m’y attendais, il me glisse quelques mots qui viennent de son cœur si bon :
- Félicitations, Yvain! Tu le mérites.
Je sais que ce ton chaleureux est sincère. Jean-Paul est un être attachant et un employé modèle. Il n’y a jamais de problèmes avec lui et quand le moral est vide, tout le monde peut venir le voir. Il est toujours là pour écouter et conseiller. Je ne comprendrai jamais comment sa femme a pu le quitter. Elle devrait avoir la garde de leur enfant. Je regrette déjà que la loi prive un garçon d’un père si aimant.
D’un geste, je l’invite à me suivre jusqu’à la porte d’entrée. Il refuse poliment. Tout à coup, je vois apparaître de la tristesse dans ses yeux. Je comprends. Il prétexte vouloir prendre encore un peu de temps avant de travailler. J’approuve par politesse. Il n’est pas encore 8 heures. J’espère que mon comportement ne m’a pas trahi. Je ne sais pas pourquoi, je n’ai pas envie qu’il sache que j’ai deviné. Je le plains vraiment.
Je passe la porte d’entrée. Enfin, j’ai échappé à la pluie! Il fait si bon à l’intérieur. Il ne fait pas trop chaud, certes! Mais je n’ai plus froid. La température est vraiment agréable. Et un sourire me vient aux lèvres. Un sourire soudain que je ne peux pas cacher. J’essaie pourtant! Mais, je n’y arrive pas. J’en suis gêné. Marie me voit. J’éclate de rire. Elle rit aussi. Elle quitte sa banque et vient me prendre dans ses bras. Derrière elle, une photographie recouvre le mur de l’accueil. Bientôt, elle sera changée. J’y apparaîtrai. Depuis vendredi, je fais partie du conseil d’administration. Marie m’embrasse très fort. Elle est vraiment contente pour moi. Le téléphone se met à sonner. Nous n’avons pas encore réussi à nous parler. Les mots nous manquent. Elle s’empresse d’aller décrocher.
- Société ADEMICO, bonjour!
Arthur de Cordier et son demi-frère Michel Copland s’étaient associés en 1974 pour monter cette entreprise de restauration après des années de querelles familiales. Leur père avait trompé la mère du premier avec la bonne qu’il avait mise enceinte. Jamais son épouse n’avait accepté cette faute et lorsqu’elle demanda le divorce, elle obtint la garde de leur fils, Arthur. Elle l’éleva dans la haine de son demi-frère. Il passa ses vingt-cinq premières années à le détester et à lui reprocher l’amour si pur et si beau que son père avait vécu avec la mère de ce dernier. Il n’accepta jamais le remariage de l’homme aisé avec la femme de la classe inférieure. Le père mourut dans un accident de voiture avec sa femme, qui ne connut que les mauvaises manières d’Arthur. Lorsqu’il était étudiant, il lui arrivait de passer ses vacances au téléphone. Il pensait que la harceler la déciderait à renoncer définitivement à son père. A son grand étonnement, il n’en fut rien. Et à la grande déception de Jeanne, son mari n’avait jamais reproché à son fils son terrible comportement avec sa belle-mère. Homme autoritaire dans sa jeunesse, François de Cordier avait trop peur de perdre son premier enfant. Il mourut dans la tristesse d’être détesté par ce dernier. A l’enterrement, les deux familles furent obligées de se rencontrer. Arthur et sa mère contre le bâtard, Gilbert, accompagné seulement de sa femme. Celle-ci sympathisa avec l’épouse d’Arthur. Fatiguées de cette guerre familiale orchestrée par « la vieille », elles décidèrent de passer leurs vacances au même endroit sans en prévenir leurs maris respectifs. Lorsqu’ils découvrirent le complot, les deux frères cassèrent l’ambiance chaleureuse du village de vacances où ils séjournaient. Une bagarre faillit éclater. Heureusement que les deux épouses avaient envisagé cette hypothèse! Finalement, ils n’eurent pas d’autres choix que de dîner à la même table. Et au cours du repas, puis de la semaine, les deux ennemis apprirent à partager leur passion commune pour la cuisine, héritée de leur défunt père. Arthur regretta son comportement malsain envers sa belle-mère et aurait aimé remonter le temps pour permettre aux deux tourtereaux de connaître le bonheur tandis que Michel projetait de créer avec son grand frère une grande entreprise de restauration comme l’avait fait huit années plutôt Pierre Bellon avec Sodexho et comme il en existait déjà de nombreuses aux Etats-Unis. Ils l’appelèrent « ADEMICO ». « ADE » pour Arthur de Cordier et « MICO » pour Michel Copland.
C’est ainsi que lorsque j’étais encore étudiant à Saint-Denis, j’avais accepté de travailler à l’usine ADEMICO pour les vacances de l’hiver austral. J’étais chauffeur-livreur. Chaque jour, je devais approvisionner tous les hôtels de La Réunion qui avaient signé un contrat avec cette entreprise florissante créée neuf ans plus tôt. Je n’ai jamais fait autant de fois le tour de l’île en une journée qu’à cette époque-là. A la rentrée d’Août, mon contrat fut prolongé. Je ne livrais plus. Je servais. Fini le volant! Bonjour le plateau! Par manque d’habileté, j’en ai renversé quelques uns. Mais je n’ai pas été viré. Et au mois de septembre, j’ai dû servir les deux patrons en visite dans un hôtel pour la signature d’un nouveau contrat. Alors qu’ils visitaient les cuisines, un incident se produisit. Monsieur de Cordier eut sa veste tachée par de la sauce. Il ne pouvait pas se rendre au dîner qui commençait dans cet état. Comme je remarquai que nous avions la même taille et qu’il portait la même veste blanche que moi, je n’hésitai pas à lui proposer ma veste. Il accepta sans discuter. Bien content de ne pas être bloqué en cuisine alors que les invités l’attendaient impatiemment à sa table. Reconnaissant, il demanda à ce que je le serve au cours du dîner. Puis, à la fin de celui-ci, il m’indiqua de le rejoindre dans sa suite après mon service. C’est ainsi que nous nous connûmes. Avec son aide, j’ai gravi tous les échelons de la société. Chef des serveurs, responsable de la distribution de La Réunion. Puis, depuis deux ans, après mon installation à Paris suite à mon divorce, je suis devenu « conseiller clientèle ». J’avais besoin de souffler un peu et de changer d’air. La procédure ayant été houleuse et déchirante. Mais, depuis vendredi dernier, Monsieur de Cordier, que je n’appelle toujours pas Arthur, m’a prouvé une fois de plus sa confiance en me permettant de posséder des actions dans son entreprise. Ce sont les actions les plus ridicules de la société parmi celles qui existent, mais au moins, j’ai l’honneur d’être un actionnaire et de participer au Conseil d’administration. C’est une grande fierté pour moi. Devant Isabelle, qui me regarde, je me sens fort. Presque invincible. Il paraît qu’elle ne m’aime pas. J’ai même entendu dire qu’elle reprochait à mes ancêtres colons d’avoir épousé les réunionnaises authentiques. Pour résumer, mon existence l’embarrasse. Mais, prévenu, je sais qu’avec cette promotion, je ne subirai plus son ignorance. Elle se fera désormais une joie d’être ma secrétaire personnelle. Pour vérifier ces dires, je la suis dans l’ascenseur. J’ai l’habitude de monter à pieds. Mais aujourd’hui, je suis au deuxième. C’est un étage de plus. J’ai droit à une main tendue. Je la serre. Isabelle me disait quelquefois et très timidement « bonjour ». Ma nouvelle secrétaire me serre la main avec la force d’un machiste. Elle me fait de grands sourires. Elle m’est totalement dévouée. Elle me parle déjà de nos dossiers à traiter. Elle les tient dans ses mains. Une sonnerie aiguë retentit très brièvement. Nous sommes arrivés. Les portes coulissent. Nous sortons. Elle s’installe à son bureau et je passe la porte du mien. Je demande à ne pas être dérangé. J’ai besoin d’être seul. Je veux profiter de cet instant. Je suis actionnaire. Je balance ma serviette sur la moquette. Près des tiroirs. Je fais rouler mon fauteuil. Je le tourne. Je le retourne. Je m’y laisse tomber. Je suis heureux. Assis à mon bureau, je contemple la porte devant moi. J’espère qu’Isabelle ne la passera pas. Je ne pense pas qu’elle osera me déranger. Et puis, elle a tant à faire! Mon manteau mouillé me gêne. Je commence à le retirer. Je sens mon paquet de cigarettes dans une poche intérieure. Je le sors et le jette devant moi. Je pose mon manteau sur le dossier de mon fauteuil. Je joue avec le paquet de cigarettes. Je ne peux pas fumer. Je le tombe de ma main droite sur le même côté de mon bureau. Le téléphone, posé sur ma gauche, se met à sonner. C’est bien. Il est écrit qui m’appelle. C’est Isabelle. Je laisse sonner. Troisième sonnerie. Je réponds.
- Allo, quelqu’un pour vous, Monsieur! Je la laisse entrer? me demande-t-elle?
- Qui est-ce? demandé-je.
Je l’entends poser la question à la personne. J’entends cette dernière répondre que c’est personnel. Je reconnais la voix. Je me demande pourquoi elle est ici. Isabelle me parle au téléphone. Je lui dis de la laisser entrer. La porte s’ouvre. Mon ex-femme avance vers moi. Elle me regarde droit dans les yeux. Elle n’a vraiment peur de rien! Elle pose sa main droite sur son sac. Elle l’ouvre. Je comprends ce qui m’attend. Pourquoi résister? C’est trop tard. Je ne peux pas m’enfuir. Je saisis mon paquet. Je tombe quelques cigarettes et le briquet. J’en prends une. Je l’allume. Il n’y a pas meilleur moment que celui-là. Je le savoure. Je crache la fumée. Je repose le briquet. La veste de Sandrine touche le rebord de mon bureau. Je relève les yeux. Elle pointe un révolver sur moi. Je me moque bien de savoir où elle l’a pris. Depuis notre divorce, nous éprouvons de la haine l’un envers l’autre. J’avais décidé de ne jamais l’aider financièrement tant que je n’aurais pas la garde de notre enfant. Aujourd’hui que j’ai un nouveau salaire qui me permettrait de me payer les meilleurs avocats capables de la détruire, elle a décidé de gagner la partie. Elle préfère aller en prison plutôt que d’élever son fils dans la misère. L’aime-t-elle? Il sera plus heureux en pension qu’avec elle. Mais, j’aurais tellement aimé le voir grandir. Elle a gagné. Je ne connaîtrais pas ce bonheur. Le coup est parti. Je ne l’ai pas vu. Je ne l’ai pas entendu. Je dirais même que je ne l’ai pas senti. J’espère ne pas mentir en disant cela. Je n’ai pas le temps d’y réfléchir. Mon regard se tourne vers la mort. Mon corps s’affale sur le dossier de mon siège. Ma cigarette me tombe des lèvres. Je ne bouge plus. Je suis figé. Je ne suis plus du même monde que celui de mon garçon. Et, Sandrine se met à rire. Un rire si fort! Un rire si bruyant. Un rire de folle. Elle peut rire. Elle a ce qu’elle voulait. Je suis condamné à assister à son triomphe. Je la hais.
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"J’entends des bruits de pas rapides derrière moi. Un homme est pressé. Il double tout le monde sur la gauche. Je ne me retourne pas."
Si tu ne te retournes pas, comment sais-tu que c'est un homme et non une femme ?
Comment sais-tu qu'il double tout le monde sur la gauche et non sur la droite ?
JL
Rédigé par: JL | 22 mars 2009 à 19:39
C'est parce que le narrateur peut tout se permettre.
Rédigé par: Richie | 22 mars 2009 à 20:26